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Souvenirs en l’honneur de Gérard de Bernis

Souvenirs en l’honneur d’un grand pédagogue et chercheur, Gérard de Bernis (1928-2010)

par Christian Palloix

Instituteur dans les années 1960, je ne fréquentais guère les bancs des amphithéâtres de la Faculté de Droit et d’Economie, Place de Verdun à Grenoble. Le cours de ‘Croissance et Fluctuations’ de Gérard de Bernis, le seul que j’ai vraiment suivi durant tout mon cursus d’étudiant (salarié), et  idéalement programmé le jeudi matin pour que je puisse y assister, fut la révélation tant de l’ouverture d’une pensée économique vive et attentive à l’évolution des faits économiques contemporains (au Centre et dans les Tiers Mondes) que de l’immense culture mobilisée pour ce faire. Ce fut aussi un grand choc, un séisme qui bouleversa l’activité universitaire grenobloise car, en ces temps incertains, régnait sans partage à l’Université une économie politique ‘molle’ qui se déclinait dans des manuels ‘libéraux’ insipides, vides de toute réflexion critique. La relation des étudiants avec De Bernis n’était jamais passive, mais toujours en prise active. Son cours et son séminaire de 5ème année étaient  dans un mouvement permanent,  s’appuyant sur un corpus ‘cohérent’ d’acquis pour progresser, interrogeant l’évolution du capitalisme dans toutes ses dimensions (industrielle, agricole, sociale, monétaire, internationale), mobilisant un ‘périmètre’ de connaissances sans cesse élargi, de François Perroux à Keynes, l’école de Cambridge et Piero Sraffa, Marx, les grands néo-classiques Walras et Pareto, sans oublier les classiques en passant par Marshall, avec des incursions chez les contemporains (Garegnani, Furtado,….).  Aucun éclectisme dans cette ouverture permanente de son cours au fil du temps, mais le choix de l’apprentissage de l’ouverture et de la curiosité intellectuelle. Le cours de ‘Croissance et Fluctuations’ de De Bernis fut plus qu’un manuel, jamais publié hélas, mais le creuset de la vitalité future de la recherche de ses élèves qui firent les beaux jours des décennies 1960 et 1970 tant de la Faculté d’économie de Grenoble que des nombreuses équipes de recherche qu’il animait, de l’équipe ‘agricole’ à l’équipe ‘développement’, à l’équipe ‘travail’, à l’équipe ‘énergie’.

Constamment préoccupé de ‘pédagogie’, comme condition de la formation des étudiants, il entreprit de bouleverser les traditionnels ‘travaux dirigés’ qui accompagnaient son cours en ‘amphi’ ; c’est ainsi que, devenu son assistant dans les années 65,  De Bernis mit en place la formation de sous-groupes au sein de chaque TD, avec un thème de ‘recherche collective’ affecté à chaque sous-groupe et à conduire tout au long de l’année. J’y appris le contact, le dialogue, et surtout la nécessité pour  tout chercheur de s’ancrer dans une ‘recherche collective’.

Un peu plus tard, De Bernis s’attaqua aux modalités de l’enseignement dit ‘magistral’. Il obtint du Président de l’Université de Grenoble II, J.L. Quermonne, la mise à disposition  tous les matins d’une dizaine de salles à la Maison de la promotion sociale  sur le Campus, pas très loin du bâtiment de l’Université. Il nous convainquit, Guy Caire (Cours d’Histoire de la Pensée) et moi (Cours de relations économiques internationales) de mettre en parallèle nos cours avec le sien (Cours de Croissance). Pour ce faire, nous rédigions chaque semaine pour les étudiants de 3ème année, répartis en ‘petits groupes’ de 10/15 personnes, notre cours (à renouveler et à réécrire) pour sa reproduction et distribution en début de chaque semaine, et nous consacrions toutes nos matinées du lundi au vendredi pour discuter de ‘groupe en groupe’ avec les étudiants, chargés non seulement d’analyser la ‘partie du cours’ communiquée, mais aussi et surtout de la critiquer, d’élaborer des contrepropositions, des notes alternatives … On se retrouvait parfois tous les trois dans une même salle, interpelés par un groupe autour des textes de tout un chacun ! Expérience unique mais qui témoigne de l’acharnement de De Bernis de ne pas se contenter de ‘dire’ du haute de la ‘chaire’ ou du ‘Cours polycopié’, mais de partager avec les étudiants et ses collègues ses engagements, ses doutes et incertitudes, ses connaissances, sa curiosité viscérale, de partager aussi et surtout avec les connaissances des ‘autres’. Je dois avouer que je suis sorti ‘vidé’ physiquement d’une telle expérience ‘pédagogique’ et tout autant expérience de ‘recherche’, mais la tête bien pleine et mieux faite. La croissance des effectifs étudiants ruina cette expérience pédagogique qui ne fut pas renouvelée faute de moyens sans cesse déclinants pour l’encadrement des étudiants.

C’est peu de dire que De Bernis orienta constamment mes recherches. Ce fut lui qui me proposa mon sujet de mémoire de DES (équivalent du Master aujourd’hui) sur la montée des formes d’assujettissement de l’agriculture à l’industrie (‘la quasi-intégration’) ainsi que le sujet de ma thèse de doctorat sur l’évolution de l’industrie sidérurgique et métallurgique en Dauphiné (soutenue sous sa direction en 1966). C’est encore lui qui me suggéra de mener une thèse complémentaire sur ‘La croissance en économie ouverte’ (soutenue sous sa direction en 1968). Et il pesa durablement sur mes recherches en économie internationale, comme l’atteste son attention à mes recherches dans son co-manuel  (avec M.Byé) de ‘Relations Economiques Internationales’ (Dalloz 1977, 1987). Il fut attentif aussi à l’orientation de mes travaux vers l’économie industrielle (1976-77) qui faisaient écho à ceux de R.Borrelly (PUG 1976 avec une Préface de De Bernis), et notamment lors d’un séminaire commun à l’UNAM (Mexico) en 1977. Et il me conseilla, à l’issue du concours d’agrégation de 1977, de prendre un poste à Alger et d’orienter mes recherches sur l’Algérie.  Ce fut encore lui qui m’appela pour me demander  de contribuer à l’ouvrage collectif qu’il coordonna avec M.Beaud et J.Masini sur ‘La France et le Tiers Monde’ (PUG, 1979).
Bref, comme nombre de très nombreux étudiants grenoblois formés à son école et devenus enseignants-chercheurs, je dois à Gérard De Bernis ma carrière d’enseignant et de chercheur.

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