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Hommage à Gérard de Bernis

De Bernis (1928-2010) : la passion patiente de l’économie politique

Rédouane Taouil

Pour une foule d’étudiants en herbe en Economie sous les cieux du Maroc dans les années soixante-dix du court XXème siècle, Grenoble avait pour nom Stendhal dont ils arpentaient Le rouge et le noir sur les bancs du lycée, mais aussi de Bernis dont ils prononçaient le nom, comme lorsqu’il s’agit d’éminentes figures,  sans lui accoler le prénom.  Comme il arrive que l’ouïe soit impressionnée avant la vue,  nombre d’entre eux cultivaient l’espoir d’un séjour studieux au cœur des Alpes en lisant un article de ce maître cosigné avec Jan Dessau in Le Monde diplomatique sur le sous-développement ou en entendant évoquer le concept d’industries industrialisantes. Ceux dont l’espoir a été comblé ont eu une moisson abondante dans moult champs de l’économie politique. Les enseignements de Gérard Destanne de Bernis étaient des invitations toujours vives à aimer cette discipline dont il mettait en valeur l’importance sociale en privilégiant son statut originel.

Dans les cours d’initiation ou d’approfondissement comme dans les séminaires, le magistral enseignant  adopte une démarche critique et réflexive : outre qu’il s’attache à spécifier la nature des concepts, des méthodes et des propositions d’analyse, il s’interroge sur la dynamique des connaissances, la validité et la portée des théories. Aussi, accorde-t-il une place insigne aux débats qu’il tient pour une dimension constitutive de l’économie politique. Qu’il s’agisse de la querelle des deux Cambridge sur le statut du capital, de la croissance équilibrée versus  pôles de développement, de la controverse sur les prix de production ou de la dispute sur l’échange inégal, de Bernis livre  un inventaire raisonné des idées et des intérêts de connaissance en jeu. Dans le même temps, il tient à donner à ses étudiants la primeur des interrogations qui animent ses recherches sur les limites du modèle d’équilibre général concurrentiel, l’approche  en termes de régulation, la théorie des crises ou les stratégies de développement. En permanence, il veille à prolonger ses enseignements par des lectures actives de fragments d’œuvres maîtresses en vue d’exhorter à la fréquentation assidue des auteurs dans le texte.

Les enseignements d’introduction à « l’analyse économique » et d’ « histoire de la pensée économique », de « croissance et fluctuations, » d’ « économie internationale » ou d’ « économie monétaire » étaient mus par la patience du concept, l’exigence méthodique et la rigueur critique. Pour de Bernis, l’initiation à l’économie politique passe par l’accès aux grandes théories fondatrices depuis Quesnay jusqu’à Keynes sous un double angle qui envisage les concepts comme catégorie conceptuelle et comme catégorie historique sous la prééminence de la théorie. Il justifie cette option par la nécessité de prendre en considération la pluralité des traditions de recherche. Quoique largement régnante, l’économie néoclassique dont le référentiel est la concurrence parfaite ne saurait bénéficier, à ses yeux, d’une position de monopole. La confrontation de grilles d’analyse concurrentes héritières de l’économie classique, de Marx, de Walras ou de Marshall ou de Keynes, est jugée plus appropriée pour appréhender la vocation de science sociale de l’économie politique.

« L’étude de l’histoire de la philosophie est l’étude de  la philosophie elle-même » soutient Hegel. L’enseignement d’histoire de la pensée économique professée par de Bernis se prête bel et bien à cette appréciation tant il opte pour une démarche analytique qui met l’accent sur la permanence des questions cardinales de valeur, de répartition de revenus et d’accumulation  du capital  et sur la récurrence des débats. De son côté, le cours d’économie internationale, qui se situe dans le prolongement de l’ouvrage de M. Byé, analyse en profondeur les mouvements de marchandises et de capitaux entre nations en mettant en exergue les inégalités de développement. Ce faisant, il place de l’économie du développement  au rang d’un pan entier de l’analyse économique s’inscrivant ainsi en faux contre la malédiction de Hicks selon laquelle « le développement est un sujet important, mais ne saurait donner lieu à une théorie particulière ».

Emblématique des décennies de haute théorie, le cours  de «  croissance et fluctuations » était très couru : des étudiants de l’université de Lyon transféraient leur inscription en licence à  celle de Grenoble pour suivre cet enseignement qui présentait une vue d’ensemble de la dynamique économique depuis le fil du rasoir de Harrod  jusqu’au théorème de l’autoroute en traitant les thématiques de stabilité et d’instabilité de la croissance, de l’innovation technique, des règles de la croissance optimale, des liens entre accumulation du capital et répartition, des cycles longs et courts. L’exposé exhaustif de ces problématiques, consigné dans un précieux document coécrit avec R. Borrelly,  a fait le bonheur de générations d’étudiants désireux d’étoffer leurs connaissances sur les trajets et les terrains de la macroéconomie de la croissance tant il possède une qualité fort rare : il assure un équilibre entre la texture conceptuelle des théories et leur traduction formelle dans des modèles.

« La monnaie a fait plus tourner la tête aux gens que l’amour lui-même ». De Bernis ne se laisse pas dissuader par ce propos, que Marx emprunte à un parlementaire britannique, en tenant pendant de longues années un séminaire d’économie monétaire où il dresse une vue complète des termes de débat sur la monnaie. Avec force, il insiste sur le clivage entre l’approche réelle qui repose  sur la définition de la monnaie comme richesse, la détermination quantitative du niveau général des prix et la neutralité de la gestion  monétaire étatique, et l’approche monétaire dont l’objet est l’appréhension des questions concernant la création et la circulation de la monnaie et les déterminants de l’emploi et du partage salaires/profits.

En cette interminable entrée dans le XXIème siècle, la répétition morne d’une pensée sans mémoire, l’utilisation sans conscience des techniques au dépens de la réflexion, l’émiettement du savoir économique, le tarissement de l’engagement intellectuel  ne sont guère favorables à  des fougues d’enseignant comme celle, romantique, d’un Julien Sorel ou à  des vocations à même d’avoir des échos au delà de la méditerranée  comme c’était le cas naguère. Il y a loin entre la fécondation réciproque entre la recherche et l’enseignement et les stratégies d’évaluation  fondées sur le fétiche du  comptage des publications qui sont peu incitatives à l’investissement dans les amphithéâtres et les salles de cours. Si Sraffa, dont le nombre d’articles ne dépasse pas les doigts d’une main, était enseignant aujourd’hui, il n’aurait pas de reconnaissance institutionnelle. « Chacune de nos lectures laisse une graine qui germe ». Quiconque a suivi les enseignements de Bernis détournerait volontiers cet aphorisme de Jules Renard : chacun de ses cours a laissé une graine qui  a germé …également sous le soleil  du Maroc.

Souvenirs en l’honneur d’un grand pédagogue et chercheur, Gérard de Bernis (1928-2010)

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