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Soyez le bienvenu, Marx

Auteur : Rédouane Taouil

Cette bienvenue souhaitée à Marx dans le village global s’attache à repérer, non sans humour, des effets du joug de la compétitivité sur la relation salariale.

« Marx ou crève ». Il est bel et bien révolu le temps où ce détournement de l’injonction militaire, « marche ou crève », consacrait la pensée de cette figure de proue du XIXème siècle comme l’horizon indépassable des temps modernes. Aujourd’hui, le triomphe du récit libéral semble imposer une chape de plomb sur la critique et condamner aux marges le soupçon. Même des esprits qui ne reconnaissent pas au marché les vertus que lui prêtent ses thuriféraires font leur l’antienne désespérée : « Keynes est mort, Marx est mort et moi, je me porte mal ». Or, il y a moult motifs pour solliciter l’œuvre de Marx tant elle reste pertinente à de multiples égards. La planète s’annonce comme un immense marché. Les marchandises circulent de plus en plus librement d’une contrée à l’autre. Les capitaux sont on peut plus mobiles en quête de la rentabilité maximale dans le village global de la finance mondiale. Les systèmes productifs tendent à se disséminer par-delà les frontières. Dans cette dynamique, où l’Etat est tenu de garantir prioritairement les droits de propriété et la liberté des contrats, le travail est sommé de s’assujettir à l’inexorable flexibilité. Au nom de la compétitivité et de  la « création de la valeur pour l’actionnaire », les conditions de rémunération et de travail des salariés sont soumises à la logique de la minimisation des coûts. Une telle configuration se prête largement à une analyse dans les termes du « Capital », maître ouvrage de la pensée marxienne. Preuve que si les idées peuvent dormir, elles ne meurent pas.

L’ambivalence de la relation salariale

A l’origine des discours et des stratégies d’entreprises qui tiennent la flexibilité pour une nécessité dictée par la mondialisation se trouve l’idée que  la relation salariale est une relation marchande identique à l’échange de marchandises ordinaires.  A l’encontre de cette conception, Marx soutient que la relation salariale est ambivalente : d’un côté, elle met en scène des sujets  libres et égaux, de l’autre, elle implique la subordination en ce sens que la mise en œuvre de la force de travail s’effectue l’égide du possesseur de l’argent, l’homme aux écus. Cette ambivalence est le pendant de l’existence  de deux sphères : celle de la circulation et celle de la production ;  dans celle-ci  s’exerce l’activité de travailler dans le cadre d’une relation hiérarchique, dans celle-là, s’opère l’achat-vente de la force de travail. Lors de la conclusion du contrat, l’engagement du salarié à mettre se force de travail à la disposition de son employeur est échangé contre le versement futur d’un salaire monétaire. Cette relation se noue entre des sujets libres de toute relation de dépendance personnelle telle que le servage ou l’esclavage. Le salarié se place sous la direction de l’homme aux écus pour une durée déterminée lors de la production. Dans cette sphère, la rétribution monétaire  du salarié a pour contrepartie la subordination de son activité à l’autorité du possesseur d’argent. « Notre ancien homme aux écus –écrit Marx- prend les devants et, en qualité de capitaliste, marche le premier; le possesseur de la force de travail le suit par derrière comme son travailleur à lui; celui-là le regard narquois, l’air important et affairé; celui-ci timide, hésitant, rétif, comme quelqu’un qui a porté sa propre peau au marché, et ne peut plus s’attendre qu’à une chose : à être tanné ».  L’égalité et la liberté s’évanouissent ainsi pour laisser place aux contraintes de formation globale des profits.  No admittance except on business, souligne Marx, dans la langue du berceau du salariat, pour marquer la spécificité du processus productif comme lieu de soumission monétaire.

Les métamorphoses du salariat

Ainsi qu’en témoigne l’histoire, la mise au travail salarié s’est exercée par de multiples procédures : expropriation des populations rurales, démantèlement des corporations d’artisanat, recours au travail pénitencier, livrets de travail,… L’insertion productive des salariés a,de son côté,  a pris des formes diverses : discipline de fer assortie parfois de châtiments corporels, despotisme d’usine, surveillance au chronomètre, intéressement…. La relation salariale possède un caractère individuel qui est sanctionné par le contrat de travail mais, dans le même temps, elle est conditionnée par des modalités institutionnelles de régulation sociale. Cette double dimension tient à la nature du travail : outre qu’il n’a pas d’existence lors de la conclusion du travail, il est inséparable de son exercice par le salarié. Les pratiques de déréglementation  des conditions de rémunération et de travail ont pour conséquence l’effritement des formes collectives d’organisation de la relation salariale au profit de sa dimension individuelle. En ce sens, la flexibilité défait les systèmes nationaux de réglementation de la relation salariale. L’exemple des assauts contre la durée légale de travail en sont une illustration éloquente. Ainsi est réclamé le démantèlement des dispositifs de codification du temps de travail au profit de formes flexibles négociées entreprise par entreprise. Dans les économies émergentes, le piétinement du droit du travail et le contournement coutumier de la règle de droit se traduit par une gestion de la force de travail déterminée par le seul pouvoir individuel de l’employeur.. Les critiques à l’endroit des réglementations publiques qui les considèrent comme des rigidités nocives, et les appels répétés à la flexibilité participent de la justification des pratiques de corruption  et visent en même temps à transformer des positions de force en droit, confortant ainsi le célèbre propos marxien au sujet de la liberté « du renard libre dans le poulailler libre ». L’exacerbation de la concurrence dans le cadre de la mondialisation défait de plus en plus les institutions qui encadrent la relation salariale. La gestion des entreprises selon la logique actionnariale est centrée sur la production de valeur sur les actions. Les managers s’attachent ainsi à maximiser la plus-value boursière sur les marchés financiers. Cette stratégie de gain à court terme, souvent mue par la recherche de taux de rentabilité de 15 à 20%  incite les entreprises à faire de la masse salariale la variable d’ajustement. Pour satisfaire les exigences des actionnaires, les entreprises privilégient des pratiques de réduction des coûts salariaux, des méthodes d’intensification du travail assistées par ordinateur, de déconnexion des salaires des évolutions de la productivité, de modulation des durées de travail selon la conjoncture. Ce primat des opérations spéculatives, fondées sur l’anticipation de revenus futurs comme le souligne le concept de capital fictif cher à Marx, conduit à la précarité et àla vulnérabilité salariales. A témoin  l’impact sur l’emploi, sur les salaires et l’organisation du travail des  opérations de fusions-acquisitions, de recentrage sur les activités de base, les politiques de décomposition des processus de production, les délocalisations.

Pierre Desproges écrit pour signaler la difficulté à lire Marx, « Franchement,  ‘le Capital‘ c’est comme l’annuaire; on tourne quelques pages et on décroche ». Il y a cependant une contrepartie à arpenter les sentiers escarpés de ce livre, c’est ne pas se laisser duper par le credo du Marché. Alors, A vos Marx ! Partez, la voie de la démythification  est toujours ouverte.

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