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DE LA SOCIETE SALARIALE A LA SOCIETE DE CLASSES CHEZ K.MARX

Christian PALLOIX – CRIISEA

Avertissement : Il s’agit d’un texte non publié et en cours de finalisation. Son objet est de cibler une partie de la trajectoire de recherche de Karl Marx dans ses textes ‘politiques’ de jeunesse (1847-852) qui ‘ouvrent’ sur les constructions liées de ‘l’économie politique’ et de ’la critique de l’économie politique’  dans ses œuvres dites économiques :  Les fondements de la critique de l’économie politique (Grundgrisse), Le Capital – Critique de l’économie politique, Théories sur la plus-value.

 

Introduction

C’est à partir du concept de salariat, de rapport salarial que nombre d’auteurs (M.Aglietta, R.Boyer, F.Eymard-Duverney, J.P.Gilly, R.Salais, …) ont tenté de renouveler l’approche du capitalisme contemporain et de la crise au début des années 1980. Voie féconde puisqu’elle nous rappelle que l’économie ne se réduit pas aux seuls mouvements du capital, et qui focalise l’attention sur les implications du salariat, du rapport salarial dans l’économie. Voie étroite puisqu’elle efface du même coup les classes sociales, les luttes de classes, les mouvements sociaux. Depuis, d’autres auteurs (D.Méda, J.Rifkin, …) ont plus ou moins mis en cause le concept de salariat, n’hésitant pas à en prédire la quasi-disparition suite à l’avènement de nouvelles formes de travail.
Toutefois, en ce début de XXIème siècle, le salariat mondial, est placé paradoxalement sous le double sceau (non contradictoire),
•    d’une  ‘salarisation restreinte’ (Palloix 1998) tant au Sud qu’au Nord, en ce qui concerne l’accès des populations à ce statut avec une exclusion de plus en plus importante,
•    et d’un ‘grand doublement attendu du salariat’ (R. Freeman 2005) en ce début de XXIème siècle ainsi que l’évoque également la Banque Mondiale (2007).

Ainsi, le salariat demeure apparemment un élément central, essentiel du capitalisme dans son extension. Or, le concept de salariat est au cœur de la problèmatique de recherche de K.Marx, dans la trajectoire qui le conduit de l’économie politique à la critique de l’économie politique. Le concept de salariat est fondateur  de ce cheminement avec deux étapes essentielles :

•    dans la première étape (1847-1850), Karl Marx se saisit du concept de salariat pour produire une critique de surface de la société capitaliste, mais tout aussitôt il en subvertit l’usage pour rompre avec ce mode d’analyse dont il montre les limites, et engage une nouvelle problématique fondée sur le concept de prolétariat ;
•    lors de la seconde étape (1850-1852), notamment dans « Les luttes de classes en France » (1850) et dans « Le 18 brumaire de Louis Bonaparte » (1852), Karl Marx, s’appuyant à la fois sur une nouvelle analyse de l’Etat et sur le concept de prolétariat, lance une analyse des classes sociales dont surgissent les mouvements de la société capitaliste et fondements du statut de ‘critique de l’économie politique’ accompagnant l’élaboration d’une ‘économie politique du capitalisme’.

1. La société capitaliste comme société salariale : les limites de l’analyse

Karl Marx se rattache tout d’abord de manière quasi-exclusive au concept de prolétariat dans « Le Manifeste », et avance ensuite sur le devant de la scène le concept de salariat dans « Le discours sur la question du libre échange » et dans « Travail salarié et Capital », où le concept de prolétariat occupe un nouveau statut, tout à la fois second et essentiel.

1.1. Première approche du concept de prolétariat dans « Le Manifeste du Parti Communiste » (M.P.C.)

K.Marx et F.Engels, après avoir analysé la formation de la bourgeoisie dans la transition du féodalisme au capitalisme, son rôle dans la constitution du marché mondial, dans le développement des forces productives, en viennent à son produit particulier et spécifique, le prolétariat identifié à « ouvriers » : « Mais la bourgeoisie n’a pas seulement forgé les armes qui la mettront à mort; elle a produit aussi les hommes qui manieront ces armes – les ouvriers modernes, les prolétaires » (M.P.C, p.28).

Dans « Le Manifeste », la bourgeoisie est le seul élément actif de la fondation de la société capitaliste, en quelque sorte la machine à imprimer du prolétariat, et ceci en raison de la marchandisation des individus : « A mesure que grandit la bourgeoisie, c’est-à-dire le capital, se développe aussi le prolétariat, la classe des ouvriers modernes qui ne vivent qu’à la condition de trouver du travail et qui n’en trouvent que si leur travail accroît le capital. Ces ouvriers, contraints de se vendre au jour le jour, sont une marchandise » (M.P.C., p.28).

Le prolétariat n’est au mieux que la fraction ouvrière du salariat, avec le plus souvent une substituabilité entre ces deux termes : « La condition d’existence du capital, c’est le salariat. Le salariat repose exclusivement sur la concurrence des ouvriers entre eux » (M.P.C., p.35).

La seule différenciation dans le texte entre salariat et prolétariat tient à la prise en compte de la lutte de classes. Seul le prolétariat est classe sociale, s’opposant de manière révolutionnaire à la bourgeoisie : « De toutes les classes qui, à l’heure actuelle, s’opposent à la bourgeoisie, le prolétariat seul est une classe vraiment révolutionnaire. Les autres classes périclitent et périssent avec la grande industrie; le prolétariat, au contraire, en est le produit le plus authentique » (M.P.C., pp.32-33).

La question de la différenciation n’en est pas pour autant résolue, puisque le contenu de classe du prolétariat n’a pas été défini, celui-ci ayant été abordé par le biais de l’analyse salariale. C’est donc en toute logique que K.Marx reprend la question, mais directement par l’approche salariale dans les textes ultérieurs.

1.2. Salariat, Etat-Nation et marché mondial : « Discours sur la question du libre échange » (D.Q.L.E.)

Dans ce texte, K. Marx traite de la formation du salariat en Grande-Bretagne dans le cadre de l’Etat-Nation, de son mode d’entretien et de reproduction par des importations de biens salaires dans une voie très fidèle à D.Ricardo, tout en tentant d’en subvertir l’analyse.

La question salariale est une question nationale posée en termes de coût d’entretien et de reproduction de la force de travail, coût exprimé par le salaire : « Les ouvriers anglais ont très bien compris la signification de la lutte entre les propriétaires fonciers et les capitalistes industriels. Ils savent très bien qu’on voulait rabaisser le prix du pain pour rabaisser le salaire et que le profit industriel augmenterait de ce que la rente aurait diminué » (D.Q.L.E., p.202).

K.Marx reprend ici, en le tordant, le raisonnement célèbre de D.Ricardo sur le rôle attendu des importations : « Ce commerce (international), dis-je, ne tend nullement à accroître les profits du capital, à moins que les articles importés ne soient de la nature de ceux que l’ouvrier consomme » (RICARDO 1817, p.101).

La formation du salariat, dans le cadre de l’Etat-Nation, en appelle à la formation du marché mondial pour y puiser les biens salaires. Etat-Nation et marché mondial sont deux entités très distinctes, l’Etat-Nation abritant la fondation du salariat, le marché mondial n’étant ni un espace de producteurs (au sens capitaliste) ni un espace de salariés mais apparaissant uniquement comme un espace marchand pour y prélever des biens salaires à meilleurs prix que sur le marché national.

1.3. La rupture du cercle enchanté de la société salariale : « Travail salarié et Capital » (T.S.C.)

a. Le cercle enchanté de la société salariale

Le salarié est un élément totalement dépendant, soumis  de la société capitaliste dont il ne peut être détaché car son existence en dépend. Le salariat est le seul mode d’accès à l’existence des individus qui n’ont pour seule ressource que la vente de leur force de travail dans le capitalisme : « L’ouvrier, dont la seule ressource est la vente de sa force de travail ne peut quitter la classe toute entière des acheteurs, c’est-à-dire la classe capitaliste, sans renoncer à l’existence. Il n’appartient pas à tel ou tel employeur, mais à la classe capitaliste, et c’est à lui à y trouver son homme, c’est-à-dire à trouver un acheteur dans cette classe bourgeoise » (T.S.C., pp.22-23).

Cette modalité d’accès à l’existence place le salarié dans une position de dépendance, de soumission, ce qui fait dire à nombre d’auteurs contemporains que le salariat est un rapport de soumission (marchand, monétaire, étatique) pour l’accès à des biens salaires, soit une thèse très fidèle à cette première analyse du salariat de K.Marx, ce qui n’était certainement pas là leur but.

K.Marx mène ici une analyse de la société capitaliste à travers une double grille d’entrée, capital et salariat qui se supposent réciproquement.
D’un côté, en raison de la position à l’entrée de dépendance du salariat dans la nouvelle société capitaliste, celle-ci est saisie activement par l’autre pôle, c’est-à-dire le capital, les forces productives, la bourgeoisie. C’est le développement rapide du capital qui autorise l’extension du salariat et l’amélioration de sa situation : « L’accroissement rapide du capital est la condition la plus favorable pour le travail salarié » (T.S.C., p.42).
De l’autre, pas de société bourgeoise si n’apparaît pas l’élément fondamental et nécessaire qui conditionne l’existence même de celle-ci, à savoir le salariat : « l’existence d’une classe ne possédant rien que sa capacité de travail est une condition première, nécessaire, du capital » (T.S.C., p.30).
K.Marx a des accents plus que modernes quand il évoque l’hypothèse d’une disparition du salariat sous l’effet du machinisme, ce qui anéantirait le capitalisme dans ses fondements : « Si toute la classe des salariés était anéantie par le machinisme, quelle chose effroyable pour le capital qui, sans travail salarié, cesse d’être du capital » (T.S.C., p. 41).

Le salariat, comme dispositif d’analyse du capitalisme, a un statut critique fort limité qui fait bien piètre figure face à la dynamique triomphante du capital. Ceci va induire K.Marx à introduire le concept de prolétariat pour rompre le cercle enchanté de la société capitaliste, où le salariat est un élément soumis, totalement dépendant de la marche en avant du capital.

b. La rupture du cercle enchanté de la société salariale et l’émergence du concept de prolétariat

Dans les « Annexes » à « Travail Salarié et Capital », K.Marx déroule un enchaînement logique, linéaire, mais fructueux, des concepts de salariat et prolétariat. Il rappelle avec insistance que la nouvelle société capitaliste est fondée sur la généralisation de la marchandise salariat, mais de la société salariale émerge une nouvelle figure, le prolétariat. Cette nouvelle figure est totalement différente, inversée même par rapport à celle de salarié, puisqu’au rapport de soumission, de dépendance du salariat, se substitue l’autonomie, l’insubordination du prolétariat : « Du fait que, grâce au caractère de vénalité générale, les ouvriers ont constaté que tout pouvait être séparé, détaché d’eux, ils se sont libérés de leur subordination à un rapport déterminé » (T.S.C., p.62).

Le concept de prolétariat apparaît comme un concept politique qui permet aux producteurs – dépossédés de tout – de se soustraire à la dépendance salariale, en raison de leur insertion nouvelle dans la société. La conscience de classe n’est pas loin. Le concept de prolétariat est accolé au concept de salariat comme élément nouveau, distinct, élément actif et non plus passif comme le demeure la figure du salarié.

La distinction entre salariat et prolétariat permet de rompre le cercle enchanté de la société salariale capitaliste qui, articulée au rapport de soumission qu’inclut à un premier niveau la marchandisation des individus sous forme de salariés, interdit de penser le mouvement de cette société en dehors de celui du capital, de la marchandise et de la monnaie, des forces productives, du marché mondial. Le concept de prolétariat brise l’illusion de la clôture de la société capitaliste sur elle-même, l’illusion de l’enfermement définitif des individus salariés dans un rapport de soumission qui ne pourrait être subverti.

Il reste à poser les fondements d’une analyse du prolétariat, de sa distinction du concept de salariat.

2. Prolétariat, Etat et Société de classes

K.Marx produit, tant dans « Les luttes de classes en France » (L.C.F. 185O) que dans « Le 18 brumaire de Louis Bonaparte » (1852) une nouvelle configuration des classes sociales, totalement différente de la tradition marxiste de classes déterminées par leur place et fonction dans l’économie. L’Etat y joue le rôle de machine à imprimer les classes sociales dominantes, dont les éléments sont prélevés et remaniés sur un fond d’économie. Un nouveau type d’Etat surgit, l’Etat de la société de classes qui se saisit des catégories sociales de l’économie – les capitalistes, les propriétaires fonciers, les paysans – pour les éclater, les regrouper, les fusionner en classes sociales dominantes et possédantes.

2.1. Etat de classes et classes dominantes

Dans « Les luttes de classes en France », le premier moment de l’analyse ne vise qu’à cerner les classes dominantes dans leur rapport à l’Etat, et ces classes sont :
– la bourgeoisie qui est elle-même composée de deux fractions, l’aristocratie financière et la bourgeoisie industrielle,
– la petite bourgeoisie, elle aussi décomposée en strates,
– la paysannerie.

Le fond commun de leur identification comme classes dominantes est certes amenée à partir de l’économie, surtout par leur caractéristique de « possédants », mais hors de toute détermination par leurs places et fonctions. Ainsi, l’aristocratie financière comprend les banquiers, les rois de la Bourse, les propriétaires des mines de charbon et de fer, les propriétaires de forêts, la partie de la propriété foncière ralliée.

On notera deux éléments surprenants de cette nouvelle typologie de K.Marx des classes sociales qui tranche nettement par rapport à celle que les auteurs ont l’habitude d’identifier au vu d’une tradition marxiste qui fait de l’économie la seule instance déterminante et révélatrice de classes repérées par leurs places et fonctions, avec :
– d’un côté la disparition surprenante des propriétaires fonciers comme classe sociale et qui ne sont qu’une composante de l’aristocratie financière,
– et de l’autre l’absence surprenante pour l’instant de la classe ouvrière, voire du salariat.

Le salariat ouvrier est évacué pour l’instant comme classe sociale car, s’il est une condition d’existence de l’économie, il n’est que l’expression d’une organisation sociale du travail par et pour la bourgeoisie : « C’est le salariat qui est l’organisation bourgeoise actuellement existante du travail. Sans lui, point de capital, point de bourgeoisie, point de société bourgeoise » (L.C.F., p.91).
Dit d’une autre manière, le salariat, organisation du travail par et pour la bourgeoisie, ne peut pas de ce fait être classe en soi ou être classe pour soi (LUKACS 1923). Ceci s’inscrit fort logiquement dans la démarche de « Travail salarié et Capital ».

Dans le cours de ce premier moment, l’Etat est la machine à imprimer, à fabriquer les classes dominantes à partir des catégories sociales de l’économie, catégories sociales dominantes exclusivement repérées comme des « possédants ». C’est ainsi que l’aristocratie financière se constitue, se reproduit sur l’endettement de l’Etat dont le déficit alimente les emprunts et la spéculation : « L’aristocratie financière, dans son mode de gain, comme dans ses jouissances, n’est pas autre chose que la résurrection du lumpen-prolétariat dans les sommets de la société bourgeoise » (L.C.F., p.85).

L’autre fraction de la bourgeoisie, la bourgeoisie industrielle, dérive apparemment plus directement de l’économie,  de la production et de la circulation des marchandises. Pourtant, cette fraction n’échappe pas à sa détermination par l’Etat de classes. En effet, il revient à l’Etat de classes :
– soit de soumettre le développement de la bourgeoisie industrielle aux intérêts de l’aristocratie financière que l’Etat privilégie, ce qui a pour effet de limiter le jeu de la bourgeoisie industrielle ;
– soit de favoriser son autonomisation et d’en faire une fraction hégémonique, ce qui exige l’adaptation de l’économie et de la société de classes aux conditions internationales.
Or, en France, les conditions de développement de la bourgeoisie industrielle sont bloquées par la conjoncture des années 1848-1850 car : « La bourgeoisie industrielle ne peut régner que là où l’industrie moderne a modelé à sa manière tous les rapports de propriété, et l’industrie ne peut acquérir ce pouvoir que là où elle a conquis le marché mondial, car les frontières nationales ne suffisent pas à son développement » (L.C.F., pp.92-93).

La France ne fait guère le poids face au « despote mondial » qu’est la Grande-Bretagne à l’époque. Il s’ensuit que la politique d’adaptation (déjà !) menée par l’Etat républicain vis-à-vis de l’environnement international en 1848-1850 s’est traduite par un échec et pour l’Etat républicain et pour les fractions qu’il avait tenté d’avancer sur le devant de la scène, bourgeoisie industrielle et petite bourgeoisie. Les propos de K.Marx ne manquent pas de saveur par rapport à la politique économique de la gauche des années 1981-1992 : « La République ne rencontra aucune résistance pas plus au dehors qu’au dedans. C’est ce qui la désarma. Sa tâche ne fut plus de transformer révolutionnairement le monde ; elle ne consista plus qu’à s’adapter aux conditions de la société bourgeoise. Rien ne témoigne plus éloquemment du fanatisme avec lequel le gouvernement provisoire s’employa à cette tâche que les mesures financières prises par lui » (L.C.F., p. 95-96).

2.2. Prolétariat et Etat de classes

Le deuxième moment, le plus surprenant du dispositif de l’analyse des classes sociales menée ici par K.Marx, concerne l’irruption de l’Etat de classes qui n’est jusqu’ici que l’Etat des classes dominantes. Nous avons vu que ce ne sont nullement les classes dominantes et possédantes qui font l’Etat de classes ; bien au contraire, c’est l’Etat de classes qui fonde les classes dominantes et possédantes.

Mais alors, qui constitue l’Etat de classes, le met en mouvement ? La réponse de K.Marx est fort claire : le détonateur de la fondation de l’Etat de classes, de sa mise en mouvement est le prolétariat, au vu du rôle révolutionnaire qu’il joue et des conditions nouvelles qu’il impose à l’Etat de la société civile et à l’Etat de l’économie, l’obligeant à conduire la mutation des groupes sociaux, des catégories sociales dominantes de l’économie en classes sociales dominantes.

Le prolétariat est analysé comme le moment où les ouvriers s’engagent dans un processus révolutionnaire et où il apparaît comme un élément autonome par rapport à la société capitaliste : « Les ouvriers dominent Paris dans les moments de séismes révolutionnaires » (L.C.F., p.88). Ces ouvriers qui dominent Paris représentent le « prolétariat parisien ».

Il s’agit davantage d’une avant-garde que d’une classe sociale, avant-garde qui projette le salariat ouvrier de l’économie en « classe ouvrière ». En même temps, cette irruption du prolétariat hors de l’économie – avant-garde ouvrière qui refuse la soumission du statut salarial – oblige non seulement l’Etat à se porter sur un nouveau terrain avec la concession de l’Etat-Providence, mais aussi contraint l’ensemble des groupes et catégories sociales dominantes à se constituer en classes par rapport au prolétariat, à s’engager sur le terrain des luttes de classes : « Au lieu de quelques fractions seulement de la bourgeoisie, c’étaient toutes les classes de la société française qui se trouvaient soudain projetées dans l’orbite du pouvoir politique, contraintes de quitter les loges, le parterre et la galerie, pour jouer en personne sur la scène révolutionnaire » (L.C.F., p.89).

Par ailleurs, si le prolétariat parisien oblige l’Etat républicain à se constituer comme Etat de classes, il le contraint également à s’entourer d’institutions sociales concédées au prolétariat : « De même que la monarchie de juillet fut forcée de se présenter comme une monarchie entourée d’institutions républicaines, de même la République de février dût se déclarer une République entourée d’institutions sociales. Le prolétariat parisien imposa également cette concession » (L.C.F., p.90).

Ce point fondamental tenant à la création de l’Etat de classes qui concède des institutions sociales pour parer et contenir la montée des luttes de classes, qui invente le social, a été remarquablement analysé par J.Donzelot (1984) qui montre comment la revendication de classe du prolétariat parisien de 1848, « le droit au travail pour tous », est contournée par l’Etat de classes et les classes dominantes possédantes, qui mettent en oeuvre des mesures « de solidarité sociale » constitutives d’un « social » qui a pour objet d’éradiquer la revendication : « le droit au travail pour tous ».

Constamment, dans le dispositif de K.Marx, si le prolétariat est le détonateur de la fondation de l’Etat de classes, de la fondation des classes sociales, il entraîne aussi la fraction ouvrière du salariat à occuper un nouveau terrain, à muter en classe ouvrière. Prolétariat et classe ouvrière ne sont pas assimilables l’un à l’autre. Le prolétariat est l’avant-garde ouvrière qui rentre en insoumission vis-à-vis de l’économie capitaliste, qui projette une nouvelle Utopie – qui s’appellera un moment socialisme, communisme -, insoumission qui gagne l’ensemble de la composante ouvrière du salariat qui se transforme alors en « classe ouvrière ». Le salariat ouvrier n’est classe ouvrière que dans les moments de séismes révolutionnaires, dans les moments d’insoumission, sans que pour autant l’insoumission à l’ordre marchand du capitalisme soit une donnée historique permanente; la classe ouvrière peut retomber dans son statut de salariat ouvrier.

Conclusion

Nous voici avec quelques résultats surprenants de l’analyse de l’Etat, des classes sociales chez K.Marx :

•    l’Etat de classes n’est pas le produit des contradictions de classes (V.I. Lénine 1905), mais il est la matrice de la fondation des classes dominantes face à l’insubordination du prolétariat; c’est l’Etat de classes qui produit les classes dominantes et possédantes ;
•    le salariat, y compris la composante du salariat ouvrier, n’est pas classe sociale ; bien plus, en tant qu’expression de « l’organisation bourgeoise du travail », au vu de sa condition de dépendance et de soumission, le salariat (dont la composante ouvrière) se dissout dans le jeu politique des couches dominantes ;
•    le prolétariat est posé comme l’agent détonateur de la fondation de l’Etat de classes, d’un côté obligeant l’Etat de l’économie à se transporter avec armes et bagages sur le nouveau terrain de la lutte de classes entraînant avec lui les couches dominantes qui  mutent en classes dominantes, et de l’autre assurant la fondation d’une nouvelle appartenance du salariat ouvrier en classe ouvrière qui entre globalement en situation d’insubordination vis-à-vis de l’économie projetant une nouvelle Utopie qui s’est appelée socialisme, communisme ;
•    dans l’ensemble des textes cités ici, le concept de prolétariat n’est pas construit, mais surgit comme un « deus ex machina » pour briser le cercle enchanté de la société salariale ; pour fonder ce concept, il convient de rappeler que les populations dominées ne sont pas seulement des salariés à l’individualité bornée par l’économie qui ne leur concéderait qu’une individualité marchande de soumission, mais qu’ils acquièrent une individualité sociale les conduisant vers des alternatives à la société capitaliste [Palloix 1981] ;
•    l’Etat de classes concède un « social » de l’économie – l’Etat-Providence – comme ultime brouillage avancé vers la société de classes afin d’y éteindre l’insubordination du salariat ouvrier et le renvoyer  à son statut de soumission de salarié de l’économie.

Bibliographie

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